C’est l’histoire d’une oeuvre d’art…

(c) Jer J Photogaphy.

(c) Jer J Photogaphy.

Pour tout universitaire, historien de l’art, une personne lambda qui tente d’aborder ce sujet, sans en avoir étudié les mouvements, les artistes, leur psychologie, les techniques employées, le fera toujours par la dérision, voire avec mépris. On a tous autour de nous un membre de notre famille, un ami, ou une simple connaissance qui, à la vue d’une œuvre contemporaine, comme celles de Michel Blazy par exemple, s’exclame que les ouvriers du chantier de restauration ont oublié leur matériel.

Michel Blazy (1966-), Sans Titre (Derviches Tourneurs), 1993, sacs plastiques blancs, dimensions variables, acquisition 1996, n° inv. 996.7.1., collection FRAC Poitou-Charentes, photo Christian Vignaud, (c) Paris, ADAGP

Michel Blazy (1966-), Sans Titre (Derviches Tourneurs), 1993, sacs plastiques blancs, dimensions variables, acquisition 1996, n° inv. 996.7.1., collection FRAC Poitou-Charentes, photo Christian Vignaud, (c) Paris, ADAGP

Mais si cette personne se trouve être artiste comique, humoriste, comédien… là, on se dit que les pires réflexions sont à venir.

Et pourtant, le 26 avril 2015, à 18h15, j’ai balayé mes à priori, ainsi que le cliché du belge qui traîne sa baraque à frite comme un boulet à la cheville.

Alex Vizorek, jeune homme de 34 ans, à l’allure de grand frère blagueur, débute sa formation par une école de commerce à Bruxelles (Solvay), dont il conjugue le temps avec une formation en journalisme. Ses diplômes en poche, il décide d’intégrer le cours Florent, à Paris, sûrement conscient que la voie empruntée ne lui convenait pas, ne lui ressemblait pas.

De l’art de la comédie à l’Histoire de l’Art il n’y a donc qu’un pas. Mais les deux peuvent-ils se marier sans tomber dans une forme de cliché méprisant ?

Me donnant rendez-vous au Petit Hébertot, je m’y rend sous une pluie battante. Malgré un léger retard de trente minutes, Alex Vizorek n’a pas pour autant annulé l’entretient. Il m’accueille dans l’unique loge du théâtre, vingt minutes avant son entrée en scène, dans le bal des changements de costumes et des « ah tiens, ça fait longtemps que j’t’ai pas vu, qu’est-ce que tu deviens? ». Pour tout dire, à ma vue, vêtu d’un magnifique caleçon écossais, l’un d’eux s’est précipité pour remettre au plus vite son pantalon.

Toujours charmant, Alex Vizorek me propose de m’installer, et c’est entre une dégustation de banane et un déboutonnage de chemise, que je lui ai donc posé mes questions :

HJ : Dans le dernier numéro de L’Oeil, il y’a une interview du premier ministre, Manuel Valls, qui s’est prêté au jeu du questionnaire sur ses goûts artistiques. Je vais donc vous en poser certaines.

AV : Allons-y !

On va faire la comparaison et voir ce que vous répondez.

Votre artiste préféré ? Goya car considéré comme étant « le fil conducteur qui relie la peinture du XVIIe siècle espagnol à la modernité ».

gauche: Francisco de Goya (1746-1828) , Le Sabbat des Sorcières (1797-1798), huile sur toile d'après une fresque, 43x30cm, Musée Lazaro Galdiano, Madrid / droite: Piero Manzoni (1933-1963), Artist's Shit (1061), contenu net 30gr, 4.8cmx6cm diamètre, œuvre composée de 90 boîtes de conserve cylindrique en métal

gauche: Francisco de Goya (1746-1828) , Le Sabbat des Sorcières (1797-1798), huile sur toile d’après une fresque, 43x30cm, Musée Lazaro Galdiano, Madrid / droite: Piero Manzoni (1933-1963), Artist’s Shit (1061), contenu net 30gr, 4.8cmx6cm diamètre, œuvre composée de 90 boîtes de conserve cylindrique en métal

Je vais répondre Manzoni, plus par provocation, parce que je crois qu’il a été le plus loin. Mettre de la merde en boîte…

– et encore, on ne sait pas si il y en a vraiment !

– Si, mais on ne sait pas si c’est la sienne, ou de certains animaux. On sait que c’est de la merde, parce que certaines ont été ouvertes. Mais c’est de la merde, je vous le confirme ! (rires)

L’artiste qui vous a le plus ému ? Xavier Valls (père)

gauche: Xavier Valls (1923-2006),  Portrait de Manuel / droite: Salvador Dali (1902-1989), Galatée aux sphères (1952), huile sur toile, 65x54cm, théâtre-musée Dali, Figueres, Espagne

gauche: Xavier Valls (1923-2006), Portrait de Manuel / droite: Salvador Dali (1902-1989), Galatée aux sphères (1952), huile sur toile, 65x54cm, théâtre-musée Dali, Figueres, Espagne

Ému… c’est une bonne question ça… Si c’est un peu toutes les émotions, je vais dire Salvador Dali parce qu’il m’a fait peur. J’étais gosse, et on a été à Cadaqués, en Espagne… une espèce de maison avec des merdes en or au-dessus… et ça me faisait peur. C’était la personnification même de l’artiste…

Les artistes actuels qui vous font le plus réagir ? Pierre Soulage et JR (sans explications)

gauche: Pierre Soulages (1919-), Peinture de 181x244cm, 25 février 2009, triptyque (c) ADAGP, photo S. Degroisse / droite: Banksy, Mona Lisa bum

gauche: Pierre Soulages (1919-), Peinture de 181x244cm, 25 février 2009, triptyque (c) ADAGP, photo S. Degroisse / droite: Banksy, Mona Lisa bum

J’ai pas encore fait ma totale analyse du Street Art. Je ne sais pas si c’est bien que des gens dessine sur des murs. Mais après, on est aussi en droit de se poser des questions sur Jeff Koons… mais tant que les gens achètent, je trouve qu’ils ont bien raison. (« Si ça se vend, c’est de l’art » Frank Lloyd Wright)

– Donc vous pensez de manière pécuniaire…

– Ah non… C’est drôle mais depuis Manzoni, on a pas fait mieux dans le foutage de gueule. Mais je trouve que ce sont des questions intéressantes. Et je n’oserai pas investir moi-même en art moderne, parce que, du jours au lendemain, on peut décider que ça ne vaut plus rien.

Votre œuvre préférée ? Ma prochaine découverte.

La boîte à merde de Manzoni (rires). Non, parce qu’on croit que je ne parle que d’art contemporain, je pourrais en citer d’autres… mais je trouve que celle-là est vachement forte.

La visite la plus marquante d’un musée ? La grotte Chauvet (promo n°1)

gauche: Grotte Chauvet-Pont-d'Arc / droite: Guggenheim Museum, Frank Lloyd Wright (1867-1959), 1939, Manhattan New York City (c) guggenheim.org

gauche: Grotte Chauvet-Pont-d’Arc / droite: Guggenheim Museum, Frank Lloyd Wright (1867-1959), 1939, Manhattan New York City (c) guggenheim.org

Le musée Dali à Cadaqués… enfin c’est parce que j’étais jeune. Après, j’ai vu autre chose, comme la peinture vénitienne à Venise, le Guggenheim de New York pour l’architecture, plus que pour Malevicth : quand on a 12 ans 1/2, on se dit qu’on peut le faire soi-même, mais que c’est quand même de l’art, et ça reste du génie. Il y a aussi le musée Alphonse Allais, à Honfleur, qui est le plus petit musée du monde, et qui, pour le coup, est un musée imaginaire.

Le musée où vous aimeriez resté enfermer ? Le musée Picasso à Paris (Promo n°2)

Mon musée préféré, c’est Orsay. Je trouve qu’il est très beau… Mais je me demande si je préférerais pas faire des blagues avec les sculptures du Louvre. Vu que mon métier, c’est de faire des blagues… Quitte à en profiter… je n’oserai pas toucher un tableau, mais une sculpture, oui. Donc plutôt le Louvre, parce qu’il y a beaucoup de sculptures, donc plein de blagues potentielles (rires).

Vivez-vous entouré d’œuvres ? « Je vis avec une artiste dont la sensibilité me transporte vers un autre univers. »

gauche: Anne Gravoin (c) rue89.nouvelobs.com / droite: Federico Fellini, La Strada (1954)

gauche: Anne Gravoin (c) rue89.nouvelobs.com / droite: Federico Fellini, La Strada (1954)

J’ai pas les moyens…

– mais cela peut-être des images, des reproductions.

Ah, euh… non. Je suis pas dans le côté « je m’achète des faux tableaux, j’encadre un peu mal et je les met dans ma chambre… »

– Oui mais ça peut être des posters

Euh… non plus. En revanche, j’ai énormément de films. Beaucoup de cinéma italien, beaucoup de cinéma américain des années 1950. Je peux me dire que je vais regarder le Faucon Maltais (John Huston, 1941) pour me détendre.

Êtes-vous collectionneur ? Non, hélas faute de moyens (…).  Mais je collectionne les émotions et les souvenirs.

J’ai été très collectionneur de tout quand j’étais gosse. Et donc, je comprend hyper bien le vis du collectionneur, d’empiler des trucs qui se ressemblent… mais après j’ai arrêté complètement.

Après un bref aller-retour afin de préparer la mise en scène minimaliste de son spectacle, je poursuis mon interview :

Considérez-vous que l’art est un sujet aisé à aborder ?

Pour moi ça l’a été, puisqu’en humour, personne ne l’avait fait. Je l’utilise seulement comme support. L’humour, comme dit Bergson, c’est la surprise. Quand plein de gens ont déjà parlé d’un thème, c’est plus difficile de surprendre. Tandis qu’avec l’Art, je partais à zéro. Alors ça pouvait surprendre les gens qui ne pensaient pas être mort de rire avec ça. Il y avait déjà eu des sketchs sur l’Art Moderne, mais où les artistes inventaient des œuvres qui n’existaient pas.

Le thème de votre spectacle vous a-t-il donné envie d’étudier l’Histoire de l’Art ? Avez-vous envie de pousser l’érudition encore plus loin ?

Oui, je devrais le faire encore plus d’ailleurs. On m’offre beaucoup de bouquins sur le sujet. Et puis moi-même j’ai pioché, pour trouver des choses. Je ne vous dis pas que je suis le bon élève. Pour le cinéma, j’essaie de m’astreindre à du cinéma de grande qualité, où en tant cas des films considérés comme étant de grandes œuvres.

Si il fallait me convaincre de visiter la Belgique (rire étouffé par un morceau de banane), sachant que j’étudie l’Histoire de l’Art, quels arguments ou quel trajet touristique me proposerez-vous ?

Il y a le musée Magritte, le musée des Beaux-Arts de Bruxelles avec deux-trois chefs-d’œuvre comme La Mort de Marat de David. Sinon, on manque d’un beau musée d’Art Contemporain. Après, Bruxelles vaut pour tant d’autres choses : les bonnes bières en terrasse, la grande place qui me semble être la plus belle qu’il m’ait été donné de voir.

Jacques Louis David (1748-1825), La Mort de Marat (1793), huile sur toile, 165x128cm, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles

Jacques Louis David (1748-1825), La Mort de Marat (1793), huile sur toile, 165x128cm, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles

Actuellement en Master 1, je suis en pleine rédaction de mémoire, afin de valider mon année. Mon sujet se porte d’ailleurs sur les bains-douches…

– La boîte de nuit ?

(rire) Si vous parlez des Bains Guerbois, dans le 3e arrondissement de Paris, oui. Mais là je m’intéresse à leur première utilité, l’hygiène. Si vous étiez dans mon cas, quel sujet auriez-vous aimé aborder ?

Il y a tellement de trucs que j’aurais aimé faire… un sujet sur Hitchcock ; après, ayant fait des études d’économie, ce qui m’intrigue aujourd’hui, c’est l’économie de l’Art. Cela me semble être un sujet assez intéressant pour être en périphérie, sans forcément maîtriser les techniques. Et peut-être, le nihilisme dans l’Art.

Comme le thème de votre spectacle est basé sur l’Art, et que vous vous prenez pour une œuvre d’art, aimeriez-vous être modèle ?

Modèle ? Alors ça c’est une question qui amène à l’ego de l’artiste. Ego qu’on a tous. Mais je crois que pour monter sur scène, et raconter des trucs, il faut en avoir, sinon c’est se faire violence… ce que je ne souhaite à personne. Donc, oui, si on me le demande. C’est pareil pour le cinéma. Je n’ai pas encore fait de cinéma et les gens me posent rapidement cette question, puisque j’ai fait du théâtre. On me parle de cinéma comme si c’était l’échelon au-dessus, mais non. Si on me le propose, j’irai bien entendu, mais c’est pas une fin en soi. Si Jeff Koons veut faire des œuvres sur moi, j’accepterais. (rires)

– un moulage peut-être ? (rires)

Et pour finir, est-ce que vous avez une question à me poser ?

Pourquoi mon avis vous intéresse ?

Parce que vous aborder l’Art dans un concept autre que celui de l’érudition, avec de la légèreté, et que je n’ai pas encore vu ou entendu ceci de ma vie.

Une fois l’interview finie, je me presse dans les gradins de la salle intimiste du Petit Hébertot afin de pouvoir admirer une œuvre vivante en scène.

Mon impression fut globalement bonne. Il est improbable, encore aujourd’hui, de trouver un spectacle aussi habile sur l’Art. Mais, du fait de mes études, je suis plus exigeante. Et donc, j’attendais à ce que le sujet soit plus creusé : que des mouvements, comme le Fauvisme, soient expliqués (sur un ton décalé évidemment). L’Art ne sert vraiment que de prétexte à insérer des citations grivoises… Même si, je l’avoue, je me suis bien marré. Et puis, il faut rappeler que le grivois est depuis longtemps associé à l’Art Contemporain: Lorsque Edouard Manet (1832-1883) expose son Olympia (1863 – Orsay), la critique ne fut pas tendre, et les caricaturistes, comme Daumier, non plus. L’Art est, depuis le XIXe siècle, prétexte à la moquerie facile.

Dans l’ensemble, il occupe bien l’espace, tel Rudolf Noureev (1938-1993) dansant sur du Tchaïkovski. La dynamique du spectacle est intelligemment orchestrée par un diaporama illustrant ses propos et qui permet au public de ne pas se perdre dans ses références picturales, sculpturales ou cinématographiques. Ce passionné de cinéma nous fait même replonger dans les débuts du 7e art en rejouant une scène de muet sous les traits du Discobole, avec toge bien entendu.

Discobole Lancellotti, copie romaine, vers 120 ap. JC, Palais Massimo alle Terme

Discobole Lancellotti, copie romaine, vers 120 ap. JC, Palais Massimo alle Terme

Certes, il n’a pas toutes les bases qu’un historien de l’art peut acquérir en un cursus universitaire ou en École d’Art, mais il dépeint intelligemment un monde contemporain où, ne nous cachons pas, la grivoiserie est facile. N’en déplaise à certains critiques parisiens: ils ne peuvent oublier leur première confrontation avec ces œuvres contemporaines où l’humour prend le pas sur l’incompréhension, et précède l’érudition. C’est un processus normal.

Alez Vizorek nous renvoi également une très belle image de réussite personnelle. Réussite qui n’a pas été dictée par ses études, mais par des envies, des volontés de faire ce qu’il lui semblait à même de lui correspondre. Et rien que pour cela, je suis moi-même admirative car on ne peut pas dire que se lancer dans la vie active est des plus évident aujourd’hui. Qui nous dit qu’un Bac+5 peut encore nous permettre de vivre ? Lui même nous le dis lors de son spectacle, à la toute fin, glissant subtilement sa propre expérience, quand il aborde Don Quichotte qui cherchait à atteindre les étoiles avec le risque de la chute.

Me proposant de boire un « godet » après sa dernière, j’accepte dans un premier temps. Mais la pluie et la fatigue m’ont vite rattrapé. Je suis donc partie du théâtre, le sourire aux lèvres, oubliant malgré tout que la pluie tombait sur moi.

Actualités d’Alex Vizorek :

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– « Je sort un livre, Chroniques en Thalys, qui en soi représente quatre ans de ma vie, de travail, qu’on a essayé de résumer, et dont je suis assez fière. Et je vais reprendre le spectacle, à la rentrée, les 6 et 7 septembre 2015. »

– du lundi au vendredi, de 17h-18h sur France Inter : Si tu écoutes, j’annule tout, co-animé avec Charline Vanhoenacker

– mardi, 20h50 sur France 4 : Je vous demande de vous arrêter, où toute la bande de chroniqueurs de France Inter se retrouve > http://www.france4.fr/emission/je-vous-demande-de-vous-arreter-0 

– « Et cet été je pars en vacances, mais je ne vous dirai pas où (rires), parce qu’il était temps, ça fait trois ans que je n’en ai pas pris. »

Mille fois merci à Alex Vizorek

Hélène Jevaud, co-Chat Moka

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La question du Patrimoine à Poitiers

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Vue du Clain, Boulevard Coligny © François MAILLET

Poitiers –ville romane par excellence– capitale s’il en est de l’art médiéval du Centre Ouest, peut se sentir fière de ses 2000 ans d’Histoire. Elle se dit être l’alchimie parfaite entre patrimoine historique et édifices contemporains cependant la conception de la conservation et de la valorisation à Poitiers est loin de faire l’unanimité.

Veüe d’une voute de l’Amphithéatre de Poictiers, Bastie par les Romains pour les Spectacles, 1699, par Louis Boudan © BnF

Les premiers pas de l’Archéologie Pictavienne remonte au XIXème siècle

C’est au tout début du XIXème siècle que l’archéologie prend ses marques à Poitiers. Les artistes viennent peindre et graver les arènes aujourd’hui manquantes. En 1844 Antoine Bourgnon de Layre publie une étude sur « les arènes de Poitiers [1]», le patrimoine Gallo-Romain intéresse[2]. D’autres suivrons cet engouement pour la publication et l’étude archéologique. L’un des « grands » du domaine à Poitiers est le Père Camille de la Croix. A son actif on compte un peu moins d’une dizaine de chantiers. Comme partout en France l’archéologie et la recherche sont grandement freinées par les guerres mondiales. Elles ne reprendront réellement qu’avec le scandale de la place du Marché en 1973.

Les grands travaux à Poitiers : 

Photographie de l'Actuelle Place Charles de Gaule en 1970.

Photographie de l’Actuelle Place Charles de Gaule en 1970.

En  Juin 1973, sous la municipalité Vertadier (UDR), le grand projet d’urbanisme est de rebâtir la place Notre Dame et la doter d’un grand parking ainsi que de nouvelles halles. Dans ces années où la France connait de ville en ville une course à la modernité, on constate ce besoin de neuf, de nouveau, d’innovation dans le domaine du bâtit.[3]  On creuse alors allègrement dans le sol de la place Notre Dame. Des découvertes sont faites, malgré ces dernières on continue à creuser et à détruire à coup de pelleteuse des vestiges Gallo-Romains.

Carte Postale figurant le marche de la place Notre-Dame et la collégiale Notre Dame la Grande. © Jules Robuchon

Carte Postale figurant le marche de la place Notre-Dame et la collégiale Notre Dame la Grande. © Jules Robuchon

La visite de Maurice DRUON, Ministre des affaires culturelles du Gouvernement Pompidou, en 1973. © NR Archives

La visite de Maurice DRUON, Ministre des affaires culturelles du gouvernement Pompidou, en 1973. © NR Archives

Maurice Druon (UDR), Ministre des affaires culturelles de l’époque fera le déplacement pour voir l’avancement des travaux et pour aplanir la polémique. C’est un sujet encore sensible dans le monde de l’archéologie Pictavienne. Finalement il y aura des fouilles archéologiques.Des sources variées[4] nous montrent la réalité de l’ampleur du site, à l’époque il n’y avait malheureusement qu’une mince poignée d’archéologues qui avait été chargée d’étudier ce site. La volonté des pouvoirs en place fut sans doute de limiter la constatation de l’ampleur des dégâts qu’ils avaient eux-mêmes engendrés. Quelques temps plus tard, les fouilles terminées le parking est construit, le marché de style Baltard détruit. Cet immense creux laisse place à ce que l’on connait aujourd’hui. Un des plus grands amphithéâtres Gallo-Romains se trouve sous nos pieds, chose que l’on ne peut pas voir sur les cartes postales. Au milieu du XIXème c’était encore une ruine de taille qui, dans les années 1857-1860, a été remplacée par un ensemble de grands immeubles privés[5]. A l‘époque déjà le privé savait l’emporter sur le patrimoine Historique.

Sous les pavés, non pas la plage mais l’histoire :

Veüe du dedans de  l’Amphithéatre de Poictiers, Bastie par les Romains pour les Spectacles, 1699, par Louis Boudan ©BnF

Veüe du dedans de l’Amphithéatre de Poictiers, Bastie par les Romains pour les Spectacles, 1699, par Louis Boudan ©BnF

L’amphithéâtre de Poitiers n’est que peu connu. Cela vient sans doute du fait qu’il est réputé comme étant totalement détruit. Et ce alors même qu’il en reste encore quelques vestiges[6]. Il n’en est préservés à ce jour de visibles que quelques voûtes Rue Bourcani ainsi que de minces vestiges dans les sous-sols privés[7]. On peut aussi constater que même la signalisation de ces vestiges a été retirée –à croire que la municipalité en a honte–. Les rues sont très marquées par cette construction antique.  Antoine de Bourgnon de Layre en 1844 le soulignait déjà. Le Ministère de l’Equipement et du Logement en 1967 fait aussi réaliser des plans qui affirment les écrits de Bourgnon de Layre. A notre époque nous ne pouvons que déplorer les dégâts que cause l’ignorance d’un sujet comme celui-ci. Nous ne pouvons que contempler nos municipalités successives laissant ces quelques voûtes Gallo-romaine être serties par le béton, les ruines et la tôle.

Bien sur il s’agit ici de fait sur l’archéologie, parlons un peu de monuments historiques :

Question d’époque ?

Nous avons vu que la modernité a été le fait de grands travaux à Poitiers comme partout. La fin du XXème siècle, période certes empreinte de la dureté de la crise du pétrole, nous exposait une époque qui allait vers l’avant. La destruction faisait partie intégrante de la modernité. Malheureusement  la conscience du patrimoine du siècle passé était faible. Aujourd’hui encore ce manque de considération pour l’architecture actuelle se fait sentir. Si l’on compare nos deux époques –est-ce dû à crise ? Ou à l’austérité ? Je ne sais pas–, nous sommes dans des temps pessimistes, architecturalement novateurs mais plus rétrogrades et conservateurs que ce n’était le cas en 1970. L’article présent en est la preuve. On tombe en curiosité devant ces cartes postales, on préfère l’architecture  1850  à la création nouvelle. On parle ici d’une nostalgie quasiment romantique de nos villes d’antan, d’un certain Patrimoine urbain[8] . Le sujet « Patrimoine » est donc à double tranchant[9].

« Mon pessimisme apparent répond […] à un parti rhétorique et il ne doit pas masquer un optimisme fondamental. L’intérêt que je porte au patrimoine bâti, historique ou non, ne doit, en aucune manière, être interprété comme une marque de passéisme. Je milite contre toutes les formes actuelles de muséification, mais pour une pratique mémorielle qui conditionne l’innovation. »

Françoise CHOAY[10]

Projet d'élévations sud et ouest, Lardillier et Martineau architectes (vers 1952-53). Noter les projets de bas-reliefs.

Projet d’élévations sud et ouest, Lardillier et Martineau architectes (vers 1952-53). © NR Archives

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Questions de Choix :

On connait la triste affaire du théâtre, on ne prend souvent que quelques exemples mais l’ampleur de la question Patrimoine, ici ou ailleurs, est bien plus vaste. L’affaire vient de faire l’objet d’une décision judiciaire défavorable mais continuera peut être pour cause d’appel. Ce bâtiment est un manifeste, celui du laisser-faire des autorités quant au devenir du patrimoine.  Il y a notamment son immense miroir en verrerie Pansart[11], verre églomisé incrusté d’Or et d’Argent mais pas que cela : l’intérieur est un témoignage exceptionnel du Style 1940. L’édifice a été cédé à un promoteur pour seulement 510 000 € (sic !). Plusieurs enquêtes impartiales, objectives ont été publiées faisant état des arguments des uns et des autres.i22638_Verre_eglomise_de_Robert_Pansart

La ministre de la culture, Madame Fleur Pellerin sera à Poitiers Aujourd’hui Lundi 13 avril 2015 pour la signature du pacte culturel liant la ville à l’état, ainsi que dans le cadre des 30 ans du label ville d’art et d’histoire. Un rassemblement est organisé par le collectif de défense du théâtre de Poitiers qui a depuis quelques jours demandé une audience à la Ministre. (Sans réponse) Il s’agit de sauver un théâtre, de refuser qu’un lieu de culture soit bradé à un promoteur qui en fait des commerces et des logements de luxe. Vous serez tenu au courant des avancées de cette affaire.

Il n’est jamais trop tard pour se rendre compte de ses erreurs, il n’est pas trop tard, non ! Le maire de Poitiers doit reconnaître les siennes et enfin valoriser, au contraire des maires précédents, les monuments du siècle passé.

fouille trésorerie générale 1973

Chantier de la Rue Riffault

autre Chantier de fouilles, rue de la marne-TAP, © INRAP en 1994

autre chantier de fouilles, rue de la marne-TAP, © INRAP en 1994

En Février 2012, lors des travaux de Poitiers Cœur d’Agglo plusieurs choses sont à noter :

– il faut accepter de dire que les fouilles archéologiques ont été faites avec conscience[12] dans le carrefour de rues Magenta et du Petit Bonneveau.

jules coutant 1848-4939 Monument aux morts de la guerre de 1870 avant decapage V.Dujardin

Jules coutant (1848-4939) Monument aux morts de la guerre de 1870 avant « décapage » © V.Dujardin

Vue du Square Magenta avant les travaux du Projet Coeur d'Agglo, Photographie © D.R.

Vue du Square Magenta avant les travaux du Projet Coeur d’Agglo, Photographie © D.R.

– Cependant à quelques mètres d’ici  dans le square de la république, les grilles sont arrachées du sol, la place est pavée, et les sculptures que l’on doit à Jules Coutan (1848-1939) sont décapées.  La mairie répond que des tests ont été opérés et que « l’hydrogommage » était la meilleure des solutions pour nettoyer ces bronzes. N’en déplaise à la municipalité de gauche qui a autrement usé du Karcher (Expression habituellement affiliée à l’UMP) sur la culture et le patrimoine. Etait-ce alors une préfiguration ?  Résultat de la boulette : 35 000 € de frais.

Jules Coutant (1848-1939) Monument aux morts de la guerre de 1870 après decapage © V.Dujardin

Jules Coutant (1848-1939) Monument aux morts de la guerre de 1870 après decapage © V.Dujardin

Ces derniers temps

J’apprends ces derniers jours l’affaire de la rue de la Cathédrale, un avocat faisant creuser sa piscine sur un ancien cimetière, les dégâts sont faits, plus rien n’est à fouiller, les archéologues n’ont donc rien à trouver puisque le terrain a déjà été massacré. Ce qui est bien à être juriste, c’est que l’on sait d’autant mieux ce que l’on peut ignorer.

La municipalité ne fait pas rien, elle vient de voter les subventions pour le développement plus poussé d’une application[13] pour la mise en valeur du patrimoine Médiéval mais aussi Antique de la ville, celle-ci nous permettra de voir le Limonum antique ou bien le Poitiers Médiéval (en concours avec l’INRAP).  Sujet qui a aussi été soumis au vote par le conseil municipal : un nouveau monument aux morts « New Génération ». Quelques centaines de milliers d’euros pour un bâti high-tech du jeune artiste Antonin Fourneau, spécialiste des dispositifs interactifs. L’idée n’est pas forcement mauvaise mais la question est surtout de savoir si l’on n’a pas d’autres dépenses plus urgentes à Poitiers ? Le théâtre ? Les places en crèches ? Créer de nouveaux emplois ? Ces quelques questions pour soulever que dans le fond, tout est question de choix politique.

Conclusion

Résumer l’histoire de Poitiers pour ce qui est du patrimoine n’est pas toujours très rose. On voit de belles découvertes[14] cependant on parle bien de volonté de conservation et de politique du patrimoine, les volontés politiques elles, sont parfois moins flagrantes. On préfère mettre en valeur un pastiche de façade Art nouveau plutôt que les vestiges de l’amphithéâtre Gallo-Romain. On fait une politique culturelle de rentabilité avec l’affaire du théâtre. On s’acharne à faire de l’économie sur l’action de conservation-valorisation. Et quand il s’agit de communication, de couleurs clinquantes, ou d’un architecte renommé, Poitiers, ville d’Art et d’Histoire, cède tout ! C’est la preuve que les décisions en matière de patrimoine sont encore des volontés de communication et pas l’affaire de professionnels de la culture. Partout en France le patrimoine est bien trop souvent géré par des gens non qualifiés. C’est aussi souvent de tristes dégâts qui sont perpétués, tant de taches dans l’histoire des villes qui construisent les lacunes historiques de demain ! La mairie a à chaque fois des cailloux dans ses chaussures, des épines dans les pieds et continue pourtant à marcher quitte à boitiller un peu.

François MAILLET
Co-Chat Moka 

[1] Antonin Bourgnon de Layre, Ainé Lamotte, L’amphithéâtre romain ou les arènes de Poitiers avec des plans et une explication architectonique dressés, Société des antiquaires de l’Ouest, Saurin,‎ Poitiers, 1844.

[2] D’où quelques publications comme celle qui suit : Bélisaire Ledain, Mémoire sur l’enceinte gallo-romaine de Poitiers, sa configuration, sa composition, son origine, sa destruction, illustrations par Amédée Brouillet, Société des Antiquaires de l’Ouest, Poitiers, 1872.

[3] C’est aussi dans ces année-là que la France vit la création d’une commission de la recherche architecturale, on tend à une architecture collective depuis déjà une vingtaine d’années, on travaille sur le l’acte même de construire, son rôle, ses visées.

[4] Photographies, cartes postales, archives et films de l’époque dont
l’accès est plus que complexe

[5] Henry Perrault, Catalogue illustré des tableaux, dessins, gravures, statues de la ville de Poitiers, Musée Sainte-Croix, Société française d’imprimerie, Poitiers, 1930 : à l’époque déjà on avait conscience de la stupidité de la destruction des arènes de Poitiers dans les années 1857.

[6]  GOLVIN (Jean-Claude) et J.H., D’un « Palais Galien » à l’autre. Nouvelles recherches sur l’amphithéâtre de Poitiers (Lemonum Pictonum), dans : Hommage à Robert Etienne (Publ. du Centre Pierre Paris, 17 = extr. de la R.E.A., 88, 1986), Bordeaux, 1988, p. 77-108, fig. 11-21

[7] Documentation de la ville de Poitiers sur les Découvertes archéologiques : Le reste des vestiges se trouvant juste en dessous des paves des rues environnantes.

[8] CHOAY Françoise, Allégorie du Patrimoine, Edition du seuil, réed.  1992, Paris, 1999, pp. 130-151. C’est l’idée de ces résidus romantique d’admiration de nos vieux villages, d’un conservatisme présent à l’époque d’Haussmann et qui nous viennent tout droit de John RUSKIN.

[9] C’est à savoir s’il faut privilégier le patrimoine face à la création architecturale ou l’inverse.

[10] CHOAY Françoise, Le patrimoine en questions, Anthologie pour un combat, Coll.la couleur des idées, Ed. du Seuil, Paris, 2009, pp. 209-210.

[11] Ce miroir est signé de l’atelier Pansart,  des allégories sur fond d’arcades, Robert Pansart a notamment réalisé plusieurs décors du paquebot France.

[12] L’impression générale d’un rachat de conscience archéologique.

[13] Aux travers de nos smartphones précisons-le.

[14] Des exemples de fouilles comme les chantiers de la Rue Riffault, de la Rue de la Marne ou encore du Fanum de St Eloi. on peut aussi noter les fouilles des Cordelliers ou encore celles de l’immeuble des Hospitalières