La question du Patrimoine à Poitiers

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Vue du Clain, Boulevard Coligny © François MAILLET

Poitiers –ville romane par excellence– capitale s’il en est de l’art médiéval du Centre Ouest, peut se sentir fière de ses 2000 ans d’Histoire. Elle se dit être l’alchimie parfaite entre patrimoine historique et édifices contemporains cependant la conception de la conservation et de la valorisation à Poitiers est loin de faire l’unanimité.

Veüe d’une voute de l’Amphithéatre de Poictiers, Bastie par les Romains pour les Spectacles, 1699, par Louis Boudan © BnF

Les premiers pas de l’Archéologie Pictavienne remonte au XIXème siècle

C’est au tout début du XIXème siècle que l’archéologie prend ses marques à Poitiers. Les artistes viennent peindre et graver les arènes aujourd’hui manquantes. En 1844 Antoine Bourgnon de Layre publie une étude sur « les arènes de Poitiers [1]», le patrimoine Gallo-Romain intéresse[2]. D’autres suivrons cet engouement pour la publication et l’étude archéologique. L’un des « grands » du domaine à Poitiers est le Père Camille de la Croix. A son actif on compte un peu moins d’une dizaine de chantiers. Comme partout en France l’archéologie et la recherche sont grandement freinées par les guerres mondiales. Elles ne reprendront réellement qu’avec le scandale de la place du Marché en 1973.

Les grands travaux à Poitiers : 

Photographie de l'Actuelle Place Charles de Gaule en 1970.

Photographie de l’Actuelle Place Charles de Gaule en 1970.

En  Juin 1973, sous la municipalité Vertadier (UDR), le grand projet d’urbanisme est de rebâtir la place Notre Dame et la doter d’un grand parking ainsi que de nouvelles halles. Dans ces années où la France connait de ville en ville une course à la modernité, on constate ce besoin de neuf, de nouveau, d’innovation dans le domaine du bâtit.[3]  On creuse alors allègrement dans le sol de la place Notre Dame. Des découvertes sont faites, malgré ces dernières on continue à creuser et à détruire à coup de pelleteuse des vestiges Gallo-Romains.

Carte Postale figurant le marche de la place Notre-Dame et la collégiale Notre Dame la Grande. © Jules Robuchon

Carte Postale figurant le marche de la place Notre-Dame et la collégiale Notre Dame la Grande. © Jules Robuchon

La visite de Maurice DRUON, Ministre des affaires culturelles du Gouvernement Pompidou, en 1973. © NR Archives

La visite de Maurice DRUON, Ministre des affaires culturelles du gouvernement Pompidou, en 1973. © NR Archives

Maurice Druon (UDR), Ministre des affaires culturelles de l’époque fera le déplacement pour voir l’avancement des travaux et pour aplanir la polémique. C’est un sujet encore sensible dans le monde de l’archéologie Pictavienne. Finalement il y aura des fouilles archéologiques.Des sources variées[4] nous montrent la réalité de l’ampleur du site, à l’époque il n’y avait malheureusement qu’une mince poignée d’archéologues qui avait été chargée d’étudier ce site. La volonté des pouvoirs en place fut sans doute de limiter la constatation de l’ampleur des dégâts qu’ils avaient eux-mêmes engendrés. Quelques temps plus tard, les fouilles terminées le parking est construit, le marché de style Baltard détruit. Cet immense creux laisse place à ce que l’on connait aujourd’hui. Un des plus grands amphithéâtres Gallo-Romains se trouve sous nos pieds, chose que l’on ne peut pas voir sur les cartes postales. Au milieu du XIXème c’était encore une ruine de taille qui, dans les années 1857-1860, a été remplacée par un ensemble de grands immeubles privés[5]. A l‘époque déjà le privé savait l’emporter sur le patrimoine Historique.

Sous les pavés, non pas la plage mais l’histoire :

Veüe du dedans de  l’Amphithéatre de Poictiers, Bastie par les Romains pour les Spectacles, 1699, par Louis Boudan ©BnF

Veüe du dedans de l’Amphithéatre de Poictiers, Bastie par les Romains pour les Spectacles, 1699, par Louis Boudan ©BnF

L’amphithéâtre de Poitiers n’est que peu connu. Cela vient sans doute du fait qu’il est réputé comme étant totalement détruit. Et ce alors même qu’il en reste encore quelques vestiges[6]. Il n’en est préservés à ce jour de visibles que quelques voûtes Rue Bourcani ainsi que de minces vestiges dans les sous-sols privés[7]. On peut aussi constater que même la signalisation de ces vestiges a été retirée –à croire que la municipalité en a honte–. Les rues sont très marquées par cette construction antique.  Antoine de Bourgnon de Layre en 1844 le soulignait déjà. Le Ministère de l’Equipement et du Logement en 1967 fait aussi réaliser des plans qui affirment les écrits de Bourgnon de Layre. A notre époque nous ne pouvons que déplorer les dégâts que cause l’ignorance d’un sujet comme celui-ci. Nous ne pouvons que contempler nos municipalités successives laissant ces quelques voûtes Gallo-romaine être serties par le béton, les ruines et la tôle.

Bien sur il s’agit ici de fait sur l’archéologie, parlons un peu de monuments historiques :

Question d’époque ?

Nous avons vu que la modernité a été le fait de grands travaux à Poitiers comme partout. La fin du XXème siècle, période certes empreinte de la dureté de la crise du pétrole, nous exposait une époque qui allait vers l’avant. La destruction faisait partie intégrante de la modernité. Malheureusement  la conscience du patrimoine du siècle passé était faible. Aujourd’hui encore ce manque de considération pour l’architecture actuelle se fait sentir. Si l’on compare nos deux époques –est-ce dû à crise ? Ou à l’austérité ? Je ne sais pas–, nous sommes dans des temps pessimistes, architecturalement novateurs mais plus rétrogrades et conservateurs que ce n’était le cas en 1970. L’article présent en est la preuve. On tombe en curiosité devant ces cartes postales, on préfère l’architecture  1850  à la création nouvelle. On parle ici d’une nostalgie quasiment romantique de nos villes d’antan, d’un certain Patrimoine urbain[8] . Le sujet « Patrimoine » est donc à double tranchant[9].

« Mon pessimisme apparent répond […] à un parti rhétorique et il ne doit pas masquer un optimisme fondamental. L’intérêt que je porte au patrimoine bâti, historique ou non, ne doit, en aucune manière, être interprété comme une marque de passéisme. Je milite contre toutes les formes actuelles de muséification, mais pour une pratique mémorielle qui conditionne l’innovation. »

Françoise CHOAY[10]

Projet d'élévations sud et ouest, Lardillier et Martineau architectes (vers 1952-53). Noter les projets de bas-reliefs.

Projet d’élévations sud et ouest, Lardillier et Martineau architectes (vers 1952-53). © NR Archives

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Questions de Choix :

On connait la triste affaire du théâtre, on ne prend souvent que quelques exemples mais l’ampleur de la question Patrimoine, ici ou ailleurs, est bien plus vaste. L’affaire vient de faire l’objet d’une décision judiciaire défavorable mais continuera peut être pour cause d’appel. Ce bâtiment est un manifeste, celui du laisser-faire des autorités quant au devenir du patrimoine.  Il y a notamment son immense miroir en verrerie Pansart[11], verre églomisé incrusté d’Or et d’Argent mais pas que cela : l’intérieur est un témoignage exceptionnel du Style 1940. L’édifice a été cédé à un promoteur pour seulement 510 000 € (sic !). Plusieurs enquêtes impartiales, objectives ont été publiées faisant état des arguments des uns et des autres.i22638_Verre_eglomise_de_Robert_Pansart

La ministre de la culture, Madame Fleur Pellerin sera à Poitiers Aujourd’hui Lundi 13 avril 2015 pour la signature du pacte culturel liant la ville à l’état, ainsi que dans le cadre des 30 ans du label ville d’art et d’histoire. Un rassemblement est organisé par le collectif de défense du théâtre de Poitiers qui a depuis quelques jours demandé une audience à la Ministre. (Sans réponse) Il s’agit de sauver un théâtre, de refuser qu’un lieu de culture soit bradé à un promoteur qui en fait des commerces et des logements de luxe. Vous serez tenu au courant des avancées de cette affaire.

Il n’est jamais trop tard pour se rendre compte de ses erreurs, il n’est pas trop tard, non ! Le maire de Poitiers doit reconnaître les siennes et enfin valoriser, au contraire des maires précédents, les monuments du siècle passé.

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Chantier de la Rue Riffault

autre Chantier de fouilles, rue de la marne-TAP, © INRAP en 1994

autre chantier de fouilles, rue de la marne-TAP, © INRAP en 1994

En Février 2012, lors des travaux de Poitiers Cœur d’Agglo plusieurs choses sont à noter :

– il faut accepter de dire que les fouilles archéologiques ont été faites avec conscience[12] dans le carrefour de rues Magenta et du Petit Bonneveau.

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Jules coutant (1848-4939) Monument aux morts de la guerre de 1870 avant « décapage » © V.Dujardin

Vue du Square Magenta avant les travaux du Projet Coeur d'Agglo, Photographie © D.R.

Vue du Square Magenta avant les travaux du Projet Coeur d’Agglo, Photographie © D.R.

– Cependant à quelques mètres d’ici  dans le square de la république, les grilles sont arrachées du sol, la place est pavée, et les sculptures que l’on doit à Jules Coutan (1848-1939) sont décapées.  La mairie répond que des tests ont été opérés et que « l’hydrogommage » était la meilleure des solutions pour nettoyer ces bronzes. N’en déplaise à la municipalité de gauche qui a autrement usé du Karcher (Expression habituellement affiliée à l’UMP) sur la culture et le patrimoine. Etait-ce alors une préfiguration ?  Résultat de la boulette : 35 000 € de frais.

Jules Coutant (1848-1939) Monument aux morts de la guerre de 1870 après decapage © V.Dujardin

Jules Coutant (1848-1939) Monument aux morts de la guerre de 1870 après decapage © V.Dujardin

Ces derniers temps

J’apprends ces derniers jours l’affaire de la rue de la Cathédrale, un avocat faisant creuser sa piscine sur un ancien cimetière, les dégâts sont faits, plus rien n’est à fouiller, les archéologues n’ont donc rien à trouver puisque le terrain a déjà été massacré. Ce qui est bien à être juriste, c’est que l’on sait d’autant mieux ce que l’on peut ignorer.

La municipalité ne fait pas rien, elle vient de voter les subventions pour le développement plus poussé d’une application[13] pour la mise en valeur du patrimoine Médiéval mais aussi Antique de la ville, celle-ci nous permettra de voir le Limonum antique ou bien le Poitiers Médiéval (en concours avec l’INRAP).  Sujet qui a aussi été soumis au vote par le conseil municipal : un nouveau monument aux morts « New Génération ». Quelques centaines de milliers d’euros pour un bâti high-tech du jeune artiste Antonin Fourneau, spécialiste des dispositifs interactifs. L’idée n’est pas forcement mauvaise mais la question est surtout de savoir si l’on n’a pas d’autres dépenses plus urgentes à Poitiers ? Le théâtre ? Les places en crèches ? Créer de nouveaux emplois ? Ces quelques questions pour soulever que dans le fond, tout est question de choix politique.

Conclusion

Résumer l’histoire de Poitiers pour ce qui est du patrimoine n’est pas toujours très rose. On voit de belles découvertes[14] cependant on parle bien de volonté de conservation et de politique du patrimoine, les volontés politiques elles, sont parfois moins flagrantes. On préfère mettre en valeur un pastiche de façade Art nouveau plutôt que les vestiges de l’amphithéâtre Gallo-Romain. On fait une politique culturelle de rentabilité avec l’affaire du théâtre. On s’acharne à faire de l’économie sur l’action de conservation-valorisation. Et quand il s’agit de communication, de couleurs clinquantes, ou d’un architecte renommé, Poitiers, ville d’Art et d’Histoire, cède tout ! C’est la preuve que les décisions en matière de patrimoine sont encore des volontés de communication et pas l’affaire de professionnels de la culture. Partout en France le patrimoine est bien trop souvent géré par des gens non qualifiés. C’est aussi souvent de tristes dégâts qui sont perpétués, tant de taches dans l’histoire des villes qui construisent les lacunes historiques de demain ! La mairie a à chaque fois des cailloux dans ses chaussures, des épines dans les pieds et continue pourtant à marcher quitte à boitiller un peu.

François MAILLET
Co-Chat Moka 

[1] Antonin Bourgnon de Layre, Ainé Lamotte, L’amphithéâtre romain ou les arènes de Poitiers avec des plans et une explication architectonique dressés, Société des antiquaires de l’Ouest, Saurin,‎ Poitiers, 1844.

[2] D’où quelques publications comme celle qui suit : Bélisaire Ledain, Mémoire sur l’enceinte gallo-romaine de Poitiers, sa configuration, sa composition, son origine, sa destruction, illustrations par Amédée Brouillet, Société des Antiquaires de l’Ouest, Poitiers, 1872.

[3] C’est aussi dans ces année-là que la France vit la création d’une commission de la recherche architecturale, on tend à une architecture collective depuis déjà une vingtaine d’années, on travaille sur le l’acte même de construire, son rôle, ses visées.

[4] Photographies, cartes postales, archives et films de l’époque dont
l’accès est plus que complexe

[5] Henry Perrault, Catalogue illustré des tableaux, dessins, gravures, statues de la ville de Poitiers, Musée Sainte-Croix, Société française d’imprimerie, Poitiers, 1930 : à l’époque déjà on avait conscience de la stupidité de la destruction des arènes de Poitiers dans les années 1857.

[6]  GOLVIN (Jean-Claude) et J.H., D’un « Palais Galien » à l’autre. Nouvelles recherches sur l’amphithéâtre de Poitiers (Lemonum Pictonum), dans : Hommage à Robert Etienne (Publ. du Centre Pierre Paris, 17 = extr. de la R.E.A., 88, 1986), Bordeaux, 1988, p. 77-108, fig. 11-21

[7] Documentation de la ville de Poitiers sur les Découvertes archéologiques : Le reste des vestiges se trouvant juste en dessous des paves des rues environnantes.

[8] CHOAY Françoise, Allégorie du Patrimoine, Edition du seuil, réed.  1992, Paris, 1999, pp. 130-151. C’est l’idée de ces résidus romantique d’admiration de nos vieux villages, d’un conservatisme présent à l’époque d’Haussmann et qui nous viennent tout droit de John RUSKIN.

[9] C’est à savoir s’il faut privilégier le patrimoine face à la création architecturale ou l’inverse.

[10] CHOAY Françoise, Le patrimoine en questions, Anthologie pour un combat, Coll.la couleur des idées, Ed. du Seuil, Paris, 2009, pp. 209-210.

[11] Ce miroir est signé de l’atelier Pansart,  des allégories sur fond d’arcades, Robert Pansart a notamment réalisé plusieurs décors du paquebot France.

[12] L’impression générale d’un rachat de conscience archéologique.

[13] Aux travers de nos smartphones précisons-le.

[14] Des exemples de fouilles comme les chantiers de la Rue Riffault, de la Rue de la Marne ou encore du Fanum de St Eloi. on peut aussi noter les fouilles des Cordelliers ou encore celles de l’immeuble des Hospitalières

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Une réflexion sur “La question du Patrimoine à Poitiers

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