C’est l’histoire d’une oeuvre d’art…

(c) Jer J Photogaphy.

(c) Jer J Photogaphy.

Pour tout universitaire, historien de l’art, une personne lambda qui tente d’aborder ce sujet, sans en avoir étudié les mouvements, les artistes, leur psychologie, les techniques employées, le fera toujours par la dérision, voire avec mépris. On a tous autour de nous un membre de notre famille, un ami, ou une simple connaissance qui, à la vue d’une œuvre contemporaine, comme celles de Michel Blazy par exemple, s’exclame que les ouvriers du chantier de restauration ont oublié leur matériel.

Michel Blazy (1966-), Sans Titre (Derviches Tourneurs), 1993, sacs plastiques blancs, dimensions variables, acquisition 1996, n° inv. 996.7.1., collection FRAC Poitou-Charentes, photo Christian Vignaud, (c) Paris, ADAGP

Michel Blazy (1966-), Sans Titre (Derviches Tourneurs), 1993, sacs plastiques blancs, dimensions variables, acquisition 1996, n° inv. 996.7.1., collection FRAC Poitou-Charentes, photo Christian Vignaud, (c) Paris, ADAGP

Mais si cette personne se trouve être artiste comique, humoriste, comédien… là, on se dit que les pires réflexions sont à venir.

Et pourtant, le 26 avril 2015, à 18h15, j’ai balayé mes à priori, ainsi que le cliché du belge qui traîne sa baraque à frite comme un boulet à la cheville.

Alex Vizorek, jeune homme de 34 ans, à l’allure de grand frère blagueur, débute sa formation par une école de commerce à Bruxelles (Solvay), dont il conjugue le temps avec une formation en journalisme. Ses diplômes en poche, il décide d’intégrer le cours Florent, à Paris, sûrement conscient que la voie empruntée ne lui convenait pas, ne lui ressemblait pas.

De l’art de la comédie à l’Histoire de l’Art il n’y a donc qu’un pas. Mais les deux peuvent-ils se marier sans tomber dans une forme de cliché méprisant ?

Me donnant rendez-vous au Petit Hébertot, je m’y rend sous une pluie battante. Malgré un léger retard de trente minutes, Alex Vizorek n’a pas pour autant annulé l’entretient. Il m’accueille dans l’unique loge du théâtre, vingt minutes avant son entrée en scène, dans le bal des changements de costumes et des « ah tiens, ça fait longtemps que j’t’ai pas vu, qu’est-ce que tu deviens? ». Pour tout dire, à ma vue, vêtu d’un magnifique caleçon écossais, l’un d’eux s’est précipité pour remettre au plus vite son pantalon.

Toujours charmant, Alex Vizorek me propose de m’installer, et c’est entre une dégustation de banane et un déboutonnage de chemise, que je lui ai donc posé mes questions :

HJ : Dans le dernier numéro de L’Oeil, il y’a une interview du premier ministre, Manuel Valls, qui s’est prêté au jeu du questionnaire sur ses goûts artistiques. Je vais donc vous en poser certaines.

AV : Allons-y !

On va faire la comparaison et voir ce que vous répondez.

Votre artiste préféré ? Goya car considéré comme étant « le fil conducteur qui relie la peinture du XVIIe siècle espagnol à la modernité ».

gauche: Francisco de Goya (1746-1828) , Le Sabbat des Sorcières (1797-1798), huile sur toile d'après une fresque, 43x30cm, Musée Lazaro Galdiano, Madrid / droite: Piero Manzoni (1933-1963), Artist's Shit (1061), contenu net 30gr, 4.8cmx6cm diamètre, œuvre composée de 90 boîtes de conserve cylindrique en métal

gauche: Francisco de Goya (1746-1828) , Le Sabbat des Sorcières (1797-1798), huile sur toile d’après une fresque, 43x30cm, Musée Lazaro Galdiano, Madrid / droite: Piero Manzoni (1933-1963), Artist’s Shit (1061), contenu net 30gr, 4.8cmx6cm diamètre, œuvre composée de 90 boîtes de conserve cylindrique en métal

Je vais répondre Manzoni, plus par provocation, parce que je crois qu’il a été le plus loin. Mettre de la merde en boîte…

– et encore, on ne sait pas si il y en a vraiment !

– Si, mais on ne sait pas si c’est la sienne, ou de certains animaux. On sait que c’est de la merde, parce que certaines ont été ouvertes. Mais c’est de la merde, je vous le confirme ! (rires)

L’artiste qui vous a le plus ému ? Xavier Valls (père)

gauche: Xavier Valls (1923-2006),  Portrait de Manuel / droite: Salvador Dali (1902-1989), Galatée aux sphères (1952), huile sur toile, 65x54cm, théâtre-musée Dali, Figueres, Espagne

gauche: Xavier Valls (1923-2006), Portrait de Manuel / droite: Salvador Dali (1902-1989), Galatée aux sphères (1952), huile sur toile, 65x54cm, théâtre-musée Dali, Figueres, Espagne

Ému… c’est une bonne question ça… Si c’est un peu toutes les émotions, je vais dire Salvador Dali parce qu’il m’a fait peur. J’étais gosse, et on a été à Cadaqués, en Espagne… une espèce de maison avec des merdes en or au-dessus… et ça me faisait peur. C’était la personnification même de l’artiste…

Les artistes actuels qui vous font le plus réagir ? Pierre Soulage et JR (sans explications)

gauche: Pierre Soulages (1919-), Peinture de 181x244cm, 25 février 2009, triptyque (c) ADAGP, photo S. Degroisse / droite: Banksy, Mona Lisa bum

gauche: Pierre Soulages (1919-), Peinture de 181x244cm, 25 février 2009, triptyque (c) ADAGP, photo S. Degroisse / droite: Banksy, Mona Lisa bum

J’ai pas encore fait ma totale analyse du Street Art. Je ne sais pas si c’est bien que des gens dessine sur des murs. Mais après, on est aussi en droit de se poser des questions sur Jeff Koons… mais tant que les gens achètent, je trouve qu’ils ont bien raison. (« Si ça se vend, c’est de l’art » Frank Lloyd Wright)

– Donc vous pensez de manière pécuniaire…

– Ah non… C’est drôle mais depuis Manzoni, on a pas fait mieux dans le foutage de gueule. Mais je trouve que ce sont des questions intéressantes. Et je n’oserai pas investir moi-même en art moderne, parce que, du jours au lendemain, on peut décider que ça ne vaut plus rien.

Votre œuvre préférée ? Ma prochaine découverte.

La boîte à merde de Manzoni (rires). Non, parce qu’on croit que je ne parle que d’art contemporain, je pourrais en citer d’autres… mais je trouve que celle-là est vachement forte.

La visite la plus marquante d’un musée ? La grotte Chauvet (promo n°1)

gauche: Grotte Chauvet-Pont-d'Arc / droite: Guggenheim Museum, Frank Lloyd Wright (1867-1959), 1939, Manhattan New York City (c) guggenheim.org

gauche: Grotte Chauvet-Pont-d’Arc / droite: Guggenheim Museum, Frank Lloyd Wright (1867-1959), 1939, Manhattan New York City (c) guggenheim.org

Le musée Dali à Cadaqués… enfin c’est parce que j’étais jeune. Après, j’ai vu autre chose, comme la peinture vénitienne à Venise, le Guggenheim de New York pour l’architecture, plus que pour Malevicth : quand on a 12 ans 1/2, on se dit qu’on peut le faire soi-même, mais que c’est quand même de l’art, et ça reste du génie. Il y a aussi le musée Alphonse Allais, à Honfleur, qui est le plus petit musée du monde, et qui, pour le coup, est un musée imaginaire.

Le musée où vous aimeriez resté enfermer ? Le musée Picasso à Paris (Promo n°2)

Mon musée préféré, c’est Orsay. Je trouve qu’il est très beau… Mais je me demande si je préférerais pas faire des blagues avec les sculptures du Louvre. Vu que mon métier, c’est de faire des blagues… Quitte à en profiter… je n’oserai pas toucher un tableau, mais une sculpture, oui. Donc plutôt le Louvre, parce qu’il y a beaucoup de sculptures, donc plein de blagues potentielles (rires).

Vivez-vous entouré d’œuvres ? « Je vis avec une artiste dont la sensibilité me transporte vers un autre univers. »

gauche: Anne Gravoin (c) rue89.nouvelobs.com / droite: Federico Fellini, La Strada (1954)

gauche: Anne Gravoin (c) rue89.nouvelobs.com / droite: Federico Fellini, La Strada (1954)

J’ai pas les moyens…

– mais cela peut-être des images, des reproductions.

Ah, euh… non. Je suis pas dans le côté « je m’achète des faux tableaux, j’encadre un peu mal et je les met dans ma chambre… »

– Oui mais ça peut être des posters

Euh… non plus. En revanche, j’ai énormément de films. Beaucoup de cinéma italien, beaucoup de cinéma américain des années 1950. Je peux me dire que je vais regarder le Faucon Maltais (John Huston, 1941) pour me détendre.

Êtes-vous collectionneur ? Non, hélas faute de moyens (…).  Mais je collectionne les émotions et les souvenirs.

J’ai été très collectionneur de tout quand j’étais gosse. Et donc, je comprend hyper bien le vis du collectionneur, d’empiler des trucs qui se ressemblent… mais après j’ai arrêté complètement.

Après un bref aller-retour afin de préparer la mise en scène minimaliste de son spectacle, je poursuis mon interview :

Considérez-vous que l’art est un sujet aisé à aborder ?

Pour moi ça l’a été, puisqu’en humour, personne ne l’avait fait. Je l’utilise seulement comme support. L’humour, comme dit Bergson, c’est la surprise. Quand plein de gens ont déjà parlé d’un thème, c’est plus difficile de surprendre. Tandis qu’avec l’Art, je partais à zéro. Alors ça pouvait surprendre les gens qui ne pensaient pas être mort de rire avec ça. Il y avait déjà eu des sketchs sur l’Art Moderne, mais où les artistes inventaient des œuvres qui n’existaient pas.

Le thème de votre spectacle vous a-t-il donné envie d’étudier l’Histoire de l’Art ? Avez-vous envie de pousser l’érudition encore plus loin ?

Oui, je devrais le faire encore plus d’ailleurs. On m’offre beaucoup de bouquins sur le sujet. Et puis moi-même j’ai pioché, pour trouver des choses. Je ne vous dis pas que je suis le bon élève. Pour le cinéma, j’essaie de m’astreindre à du cinéma de grande qualité, où en tant cas des films considérés comme étant de grandes œuvres.

Si il fallait me convaincre de visiter la Belgique (rire étouffé par un morceau de banane), sachant que j’étudie l’Histoire de l’Art, quels arguments ou quel trajet touristique me proposerez-vous ?

Il y a le musée Magritte, le musée des Beaux-Arts de Bruxelles avec deux-trois chefs-d’œuvre comme La Mort de Marat de David. Sinon, on manque d’un beau musée d’Art Contemporain. Après, Bruxelles vaut pour tant d’autres choses : les bonnes bières en terrasse, la grande place qui me semble être la plus belle qu’il m’ait été donné de voir.

Jacques Louis David (1748-1825), La Mort de Marat (1793), huile sur toile, 165x128cm, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles

Jacques Louis David (1748-1825), La Mort de Marat (1793), huile sur toile, 165x128cm, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles

Actuellement en Master 1, je suis en pleine rédaction de mémoire, afin de valider mon année. Mon sujet se porte d’ailleurs sur les bains-douches…

– La boîte de nuit ?

(rire) Si vous parlez des Bains Guerbois, dans le 3e arrondissement de Paris, oui. Mais là je m’intéresse à leur première utilité, l’hygiène. Si vous étiez dans mon cas, quel sujet auriez-vous aimé aborder ?

Il y a tellement de trucs que j’aurais aimé faire… un sujet sur Hitchcock ; après, ayant fait des études d’économie, ce qui m’intrigue aujourd’hui, c’est l’économie de l’Art. Cela me semble être un sujet assez intéressant pour être en périphérie, sans forcément maîtriser les techniques. Et peut-être, le nihilisme dans l’Art.

Comme le thème de votre spectacle est basé sur l’Art, et que vous vous prenez pour une œuvre d’art, aimeriez-vous être modèle ?

Modèle ? Alors ça c’est une question qui amène à l’ego de l’artiste. Ego qu’on a tous. Mais je crois que pour monter sur scène, et raconter des trucs, il faut en avoir, sinon c’est se faire violence… ce que je ne souhaite à personne. Donc, oui, si on me le demande. C’est pareil pour le cinéma. Je n’ai pas encore fait de cinéma et les gens me posent rapidement cette question, puisque j’ai fait du théâtre. On me parle de cinéma comme si c’était l’échelon au-dessus, mais non. Si on me le propose, j’irai bien entendu, mais c’est pas une fin en soi. Si Jeff Koons veut faire des œuvres sur moi, j’accepterais. (rires)

– un moulage peut-être ? (rires)

Et pour finir, est-ce que vous avez une question à me poser ?

Pourquoi mon avis vous intéresse ?

Parce que vous aborder l’Art dans un concept autre que celui de l’érudition, avec de la légèreté, et que je n’ai pas encore vu ou entendu ceci de ma vie.

Une fois l’interview finie, je me presse dans les gradins de la salle intimiste du Petit Hébertot afin de pouvoir admirer une œuvre vivante en scène.

Mon impression fut globalement bonne. Il est improbable, encore aujourd’hui, de trouver un spectacle aussi habile sur l’Art. Mais, du fait de mes études, je suis plus exigeante. Et donc, j’attendais à ce que le sujet soit plus creusé : que des mouvements, comme le Fauvisme, soient expliqués (sur un ton décalé évidemment). L’Art ne sert vraiment que de prétexte à insérer des citations grivoises… Même si, je l’avoue, je me suis bien marré. Et puis, il faut rappeler que le grivois est depuis longtemps associé à l’Art Contemporain: Lorsque Edouard Manet (1832-1883) expose son Olympia (1863 – Orsay), la critique ne fut pas tendre, et les caricaturistes, comme Daumier, non plus. L’Art est, depuis le XIXe siècle, prétexte à la moquerie facile.

Dans l’ensemble, il occupe bien l’espace, tel Rudolf Noureev (1938-1993) dansant sur du Tchaïkovski. La dynamique du spectacle est intelligemment orchestrée par un diaporama illustrant ses propos et qui permet au public de ne pas se perdre dans ses références picturales, sculpturales ou cinématographiques. Ce passionné de cinéma nous fait même replonger dans les débuts du 7e art en rejouant une scène de muet sous les traits du Discobole, avec toge bien entendu.

Discobole Lancellotti, copie romaine, vers 120 ap. JC, Palais Massimo alle Terme

Discobole Lancellotti, copie romaine, vers 120 ap. JC, Palais Massimo alle Terme

Certes, il n’a pas toutes les bases qu’un historien de l’art peut acquérir en un cursus universitaire ou en École d’Art, mais il dépeint intelligemment un monde contemporain où, ne nous cachons pas, la grivoiserie est facile. N’en déplaise à certains critiques parisiens: ils ne peuvent oublier leur première confrontation avec ces œuvres contemporaines où l’humour prend le pas sur l’incompréhension, et précède l’érudition. C’est un processus normal.

Alez Vizorek nous renvoi également une très belle image de réussite personnelle. Réussite qui n’a pas été dictée par ses études, mais par des envies, des volontés de faire ce qu’il lui semblait à même de lui correspondre. Et rien que pour cela, je suis moi-même admirative car on ne peut pas dire que se lancer dans la vie active est des plus évident aujourd’hui. Qui nous dit qu’un Bac+5 peut encore nous permettre de vivre ? Lui même nous le dis lors de son spectacle, à la toute fin, glissant subtilement sa propre expérience, quand il aborde Don Quichotte qui cherchait à atteindre les étoiles avec le risque de la chute.

Me proposant de boire un « godet » après sa dernière, j’accepte dans un premier temps. Mais la pluie et la fatigue m’ont vite rattrapé. Je suis donc partie du théâtre, le sourire aux lèvres, oubliant malgré tout que la pluie tombait sur moi.

Actualités d’Alex Vizorek :

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– « Je sort un livre, Chroniques en Thalys, qui en soi représente quatre ans de ma vie, de travail, qu’on a essayé de résumer, et dont je suis assez fière. Et je vais reprendre le spectacle, à la rentrée, les 6 et 7 septembre 2015. »

– du lundi au vendredi, de 17h-18h sur France Inter : Si tu écoutes, j’annule tout, co-animé avec Charline Vanhoenacker

– mardi, 20h50 sur France 4 : Je vous demande de vous arrêter, où toute la bande de chroniqueurs de France Inter se retrouve > http://www.france4.fr/emission/je-vous-demande-de-vous-arreter-0 

– « Et cet été je pars en vacances, mais je ne vous dirai pas où (rires), parce qu’il était temps, ça fait trois ans que je n’en ai pas pris. »

Mille fois merci à Alex Vizorek

Hélène Jevaud, co-Chat Moka

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4 réflexions sur “C’est l’histoire d’une oeuvre d’art…

  1. Eugène FROMENTIN écrivait en 1896 dans Les maîtres d’autrefois en parlant de Bruxelles « Elle ne les a pas vu naître, et a peine les a-t-elle vu peindre […] Tout cela donne à cette jolie capitale des airs de maison vide et l’exposerait à des négligences tout à fait injustes »

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