De racines et d’écorces : La Roumanie entre source et confins de l’Art occidental

montage brauner roumanie

Alors que la Roumanie a aujourd’hui disparu de nos manuels d’histoire, je m’affaire à redécouvrir la culture de ce pays. Peuple formé par les colons grecs du VIIème siècle, les Daces. L’art Roumain et sa culture aux allures de melting-pot ne sont pas absents de ce que nous connaissons des XIX et XXèmes siècles. Pour ne prendre que les plus connus il suffira d’évoquer Constantin Brancuşi, Tristan Tzara, Theodor Aman, Mihai Eminescu pour que nous viennes à l’esprit quelques images bien connues. Constatons quelques hypothèses sur le rapport entre réalité et imaginaire, matériel et spirituel, histoire et croyance populaire dans l’art roumain toutes périodes confondues. Ces pays de l’Europe centrale n’ont donc pas la même conception de la réalité que l’Europe occidentale. Quelles différences escompte-t-on alors entre cultures ? Quelles considérations voit-on sur des sujets constituant pour l’iconographie comme la mort ou l’imaginaire collectif ? Suit donc une brève étude la place des croyances roumaines dans les constructions artistiques des XIX et XXème siècles.

Il faut tout d’abord savoir que c’est un pays croyant et ce depuis l’ère romaine ou le peuple Thrace vint étendre le corps de l’empire Romain en Dacie (l’actuelle Roumanie composée de la Valachie et de la Transylvanie). Cette ferveur des croyances leur a permis de résister maintes fois aux envahisseurs. La Roumanie c’est 87 % d’Orthodoxes¹ . A priori cela ne change pas grand-chose mais on doit penser au fait que c’est une Eglise qui est plus locale que nationale. On doit aussi penser au fait que c’est une église qui ne tient pas compte de tous les Conciles. La pratique s’en trouve différentes, les croyances aussi. C’est un fait, les croyances sont plus « locales » et à vrai dire elles sont aussi plus sensible [à ce qui nous entoure].

La situation de la Roumanie est spéciale, proche de Constantinople, prise entre l’Orient et l’Occident elle est le lieu d’un véritable melting-pot culturel. Comme le faisait les romains, on trouve dans la mythologie populaire roumaine des figures allégoriques de l’aurore, du Crépuscule et de Minuit qui en Dacie nous figure une bataille constante de trois frères². Avant tout les Roumains sont très lié à la nature, c’est un peuple de la forêt ! Ici aussi on trouve des allégories, la mère, le père, la fille de la Forêt sont des êtres qui assurent une vie en harmonie et la bonne tenue des traditions. Les recettes de « grand-mère » en sont marquées par exemple. Souvent certains arbres ont des propriétés qui leurs sont propres et accompagnées le jeune tout au long de sa vie.

Le hêtre protégerait des démons. Pour se faire pardonner ses péchés, il suffirait de graver un sapin d’une croix et de se confesser à l’arbre, si, un an après, l’aber commence à dessécher c’est que les péchés ne sont pas pardonnés.
Certes on trouve aussi en Europe Occidentale des rites et des croyances [qui tendent à disparaître] mais le spirituel et le rationnel est encré différemment dans cette culture.

Draco (animal à tête de loup et corps de dragon) symbole des tribus Dace

Draco (animal à tête de loup et corps de dragon) symbole des tribus Daces dans l’Antiquité

     Les Roumains sont des descendants des Daces, du peuple Thraces, Le mot dace lui-même est originaire étymologiquement du mot Loup en Phrygien dos (Langue Thrace). Leur étendard représentait un animal à tête de loup, symbolique d’intelligence, de justice et d’indépendance. Les célébrations en rapport à cet animal sont toujours nocturnes car il est associé à l’hiver, aux ténèbres et au froid.

Parlons un peu d’art et d’artistes ! La Roumanie de par sa culture fixe dans l’art une part d’improbabilité, d’originalité directe qui lui est propre.

Constantin Brancuşi, notions d’Infini dans l’invisible…

Très tôt ce sculpteur roumain est à la recherche de vérité. Constantin Brancuşi s’est trouvé au centre d’un combat pour une redéfinition des « règles » de l’esthétique. Ayant fréquenté l’école des Beaux-Arts de Bucarest, il s’installe à Paris en 1904 et y développe un style indépendant. En effet Brancuşi réalise des figures par l’élimination du détail et de l’anecdote, répétant continuellement des variantes de ses formes. Il joue avec cette épure maximale dévoilant son œuvre sous les traits d’une universalité troublante, des notions d’infini, de vide, de temps et de mouvement par le media le moins docile a ce dernier. Le socle y a aussi son importance puisqu’il situe la sculpture dans un lieu qui est démarqué de la réalité. Pour finir Brancuşi instaure un réel dialogue corporel à l’œuvre, celles-ci englobent l’espace environnant et donc mettent en scène le spectateur, la façon dont elles sont perçues… Modigliani, Picasso, Leger, Duchamp sont pour son œuvre des influences prégnantes. C’est une œuvre délicate, attentionné, indépendante, portant à une réflexion troublante sur les limites de notre réalité et de la place de l’œuvre d’Art que celle de Constantin Brancuşi.

Constantin Brâncuși travaillant à la colonne sans fin

Constantin Brâncuși travaillant à sa colonne infinie

La colonne infinie par Constantin Brâncuși

La colonne infinie de Constantin Brâncuși

Tristan Tzara : C’est DADA qui commence à vous parler !

Le 8 Février 1916, dans le fond du Cabaret Voltaire Tristan Tzara s’écrie « DADA » ce qui suscita un enthousiasme certain. La guerre alors sévit depuis 654 jours et l’on veut, à Zurich, remettre de l’ordre. Le Dadaïsme est alors conçu comme un nihilisme artistique, tel l’apologie de l’absurde et si une chose est sure déjà à l’époque c’est que DADA est un mot qui ne signifie rien. Le manifeste DADA sortira en 1916. Le rapport à la réalité est une question intéressante, on voit déjà au premier abord un rapport à l’absurde. L’improbable, le nihilisme comme cristallisation de la construction artistique nouvelle ouvre alors sur plusieurs choses qui prendront fin en 1923 et seront continuées par les surréalistes dès 1924.

Manifeste du mouvement DADA de 1918

Manifeste du mouvement DADA de 1918

Le démantèlement de la langue rend compte de la reconstruction destructive dans toute sa splendeur. On notera l’expérimentation de poèmes simultanés : quelques voix récitent, crient, chantent, sifflent, c’est un récitatif contrapuntique³ . Ces poésies sont alors mélancoliques, drôles ou étranges et le tout est garni de bruits et syllabes. C’est le renversement de la « réalité », de la logique, des codes établis, c’est l’avant-garde ! Apparaitrons plus tard des vers sans mots, des poèmes phonétiques montrant la destruction de la réalité par l’art. Ils renvoient au monde toute son absurdité, la guerre fait rage et les DADA réduisent les coups de canons à des coups de tambours et des cris poétiques.

Marcel Janco, Victor et Theodor Brauner : les surréalistes des Balkans.

Photographie réunissant de gauche à droite : Tristan Tzara, Georges Janco, Marcel Janco et Jules Janco

Photographie réunissant de gauche à droite : Tristan Tzara, Georges Janco, Marcel Janco et Jules Janco

Masque de Marcel Janco reprenant un portrait de Tristan Tzara

Masque de Marcel Janco reprenant un portrait de Tristan Tzara

Les surréalistes ne seront pas mis de côté, Marcel Janco lui, avait participé aux soirées DADA du cabaret Voltaire et continuera son œuvre au fil des années participant aussi à la mouvance surréaliste aux cotés des Frères Brauner. Victor et Theodor Brauner sont artistes, l’un né en Roumanie, l’autre à Vienne, les deux sont élevés à Bucarest. Victor est le plus connu aujourd’hui, ayant produit peinture et Ready-made. Theodor lui est plus connu pour ses photographies, plus particulièrement pour avoir inventé la technique du Solarfix. [Le Solarfix est un procédé photographique constituant  la production d’image sans l’emploi d’objectif, d’appareil ou d’autre intermédiaire entre la lumière du soleil et la surface photosensible du papier. Elle fut inventée par Theodor Brauner en 1934]

C’est alors une déconstruction des techniques, un refus des règles, un nihilisme artistique inscrit dans la prolongation des Dadaïstes.

Solarfix de Theodor Brauner

Solarfix de Théodor Brauner

« J’exposais d’abord mon papier sensible en plein soleil. En pleine contradiction avec toutes les techniques connues et offertes à tous. Je me trouvais, moi, en dehors des lois, libre et autonome. Je m’imposais mes règles.»
Theodor Brauner

François MAILLET 
Chat moka 

[1] La différence entre Orthodoxie et Catholicisme est mince, c’est surtout une question de reconnaissance des Conciles. Par Exemple celui de 1962 qui reformait la pratique, rendant le culte plus proche et accessible à la population chrétienne, n’est pas reconnu. La séparation des Eglises d’Orient et D’occident remonte au Schisme de l’an 1054.

[2] Ces trois frères se disputent depuis la nuit des temps pour une chemise offerte par leur mère et qui créa la discorde. Depuis ce jour les trois frères terrorisent les jeunes gens et enlève les jeunes filles pour les emmener aux enfers. C’est toujours l’aurore qui tire la victoire et qui parfois ramène les jeunes filles.

[3] Le récitatif contrapunctique est une expression empruntée au vocabulaire musical désignant une partition ou s’enchevêtrent plusieurs portées, c’est ici le fait que plusieurs poètes récitent en même temps différents contenus.

Publicités