Penser l’histoire du futur – 1/3

Penser l’histoire du futur : 1/3 Aux sources d’une question rémanente, le XIXème siècle

On a fait remarquer à Chat Moka qu’un regard sur l’histoire était cohérent que s’il n’était pas aveugle du futur, c’est pour cela que nous allons publier cet article en trois temps sur « Penser l’histoire du futur ».  Aujourd’hui nous allons parler du XIXème siècle comme amorçage, puis le second article abordera des questions plus techniques et le troisième de notre vision actuelle du futur dans la culture.

Le XIXème siècle est un virage, un tournant. A la fois tourné vers le passé, siècle des dictionnaires, des archivages et autres classements et constats de la connaissance ; vers le présent avec l’effusion de journaux, canards et autres revues en tout genre ainsi que la profusion de la critique et des inter-influences entre les Arts et les sciences ; mais aussi et finalement vers les futur. Le XIXème est le premier siècle à se penser en tant que tel. Le progrès fait figure de terrain de débat dans l’éternelle querelle des modernes et des anciens. L’avenir n’est donc qu’une projection de nos idéaux politiques, sociaux et religieux dans le prisme limité de la réalité patente.

Jules Verne en 1863 écrit Paris au XXème siècle, mais nous pouvons imaginer qu’il était bien loin de voir un avenir vraiment en contradiction avec son propre temps. Habitué à un positivisme latent dans les « Aventures Extraordinaires », le lecteur ne contemplera ici qu’une vision sombre, futurisme mais rétrogrades du XXème siècle. En bout de course, les années 1960 ne sont que l’hyperbole des années 1860 tels que Verne les imaginait alors. On y voit la contemplation d’un homme face à un temps qui a disparu et au travers se distinguent les inquiétudes et préoccupations des années 1860 (Progrès, travail, Electricité et survivance de l’histoire et des Arts).

Penser le futur selon Verne était alors peut être la meilleure manière, pas vraisemblable mais loin de l’utopie aveugle.

Robida à partir des années 1881 va publier plusieurs ouvrages relevant de l’anticipation. Il prend non pas un contre-pied mais une accentuation par l’humour du point de vue de Monsieur Jules Verne. Au lieu d’y voir les élucubrations de savants fous il y faire paraître l’évolution des plus prosaïque de la technologie et de son adaptation à la vie quotidienne.

D’un autre côté, il image les usages loufoques et les dérives de ce progrès, cette modernité quasiment fantasmée. Nous voyons donc au travers de ses publications un amant qui demande –par téléphone – sa fiancée en mariage, des chalets volants pour la noce, mais aussi plus prosaïquement l’évolution du téléphone – pour quelques sous de plus – en téléphonoscope ! Une invention qui inspirera Albert Robida à maintes reprises pour les caricatures les plus grinçantes.

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Albert ROBIDA, Femme prenant un cours téléphonoscopique, Gravure, 1893

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Albert ROBIDA, Le théâtre par téléphonoscope, Gravure, 1893

Bigre !  Il avait même prédit la vidéo à la demande.

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Albert ROBIDA, Erreur de communication, Gravure, 1893.

Que ce soit chez Robida ou chez Verne le progrès fascine mais non sans part d’inquiétude. Des auteurs tels que Zola se montrent bien moins positifs, malgré son engagement avant-gardiste dans les arts, ses écrits nous font part d’un futur ou les bâtisseurs ont échoué, ou la finance et l’argent ont meurtrit la société et ou celle-ci se meurt. Et de « l’autre côté » nous voyons les découvertes scientifiques qui s’insinuent dans les arts et la littérature. Les recherches de Charles Henry sur la symbolique et l’effet des couleurs et des lignes sur notre inconscient ; les idées de Wagner d’un art total pouvant atteindre sa forme la plus complète et étanche afin de toucher l’homme dans l’entièreté de ses sens ; mais aussi Munch, Diaghilev ou Fechner. Autant de recherches repoussant les limites du savoir établies, passant du stade de science à science expérimentale quitte à se faire attaquer de tout front. Les sciences repoussent les limites, vont de l’avant.

Il y a parmi ces quelques point de vue/écrits des exemples d’utopie, mais entre les deux nous pouvons trouver Walter Benjamin : la pensée Benjaminienne consiste à annihiler la continuité historique – construite au détriment des petits moments – et ainsi faire resurgir la complexité latente de l’Histoire. Il actualise les savoir, notamment avec son traité sur l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique et ainsi prolonge la science, marche vers le futur.

Parmi les utopies nous pouvons voir Georges Sand, qui accueille dans ses écrits les ides d’un socialiste utopique et progressiste. Elle nous préfigure les aboutissements d’une explosion de l’industrie ; la bourgeoisie naissante ; les corruptions qui en découlent. Tout en présentant un paysage rural souffrant, appauvri et à l’espoir d’une société plus harmonieuse. Une Utopie pas si éloigné du paysage contemporain finalement.

Utopie pour certain, dystopie pour d’autres, il s’agit de savoir lesquels sont effrayés par le bouleversement complet de la société occidental au XIXème siècle, pour beaucoup les craintes du progrès et du capitalisme (malgré que Das Kapital n’eut été traduit et diffusé en France qu’à partir de 1883) n’ont d’effet que le déraillement d’un avenir censé être tracés mais finalement pas si prévisible.

La question de la revue, fleurissante en fin de siècle et leur place dans l’histoire du futur ne s’est pas posée mais la technologie évoluant, nous verrons qu’il est intéressant de se poser ces questions techniques et d’essayer de débattre une éventuelle histoire du futur.

Bien à vous,
François MAILLET pour CHAT MOKA

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Parlons ciné : Les années 1900

Nous allons dans ce début de l’année 2016, au fil des semaines et des articles, vous faire découvrir le cinéma. 1900,1910,1920… nous allons procéder par décade et ainsi vous éclairer au sein de la culture cinématographique qui peut paraître bien trouble à qui ne s’y est intéressé. Commençons sans plus attendre un petit article sur le Cinéma des années 1900. Qu’ainsi débutent les « Parlons ciné ».

Georges Méliès, l’illusionniste turbulent.

Alors que Les frères Lumière se prennent de passion pour la capture du réel et le cinéma « traditionnel », Méliès est un amoureux du trucage, de l’illusion. Jusqu’en 1908,  il rivalise de montages, trucages, bidouillages dans son atelier de Montreuil pour offrir au public un mélange d’humour et de turbulence. Il a chez lui quelque chose d’agaçant, de grinçant qui peut lasser. Si les néophytes surpassent le cap du film muet, ils trouveront alors bien des amusements dans l’œuvre de ce grand homme. En effet parmi les 1533 courts et moyens métrages on peut voir bien des fantaisies divertissantes.

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Image extraite du court métrage « 20 000 lieues sous les mers » Par Georges Méliès en 1907.

 

 

Ce qu’aime Méliès c’est encore ce côté indicible de l’illusion, l’incontrôlable puissance commune à la science, la création artistique ou encore au fantastique. N’oublions pas que bien des sciences, avant d’en être, étaient considérées comme relevant de la fumisterie voire de l’obscurantisme.

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Quand il ne pense pas aux sciences (Le Voyage dans la lune – 1903, 20 000 lieues sous les mers – 1907 ou l’homme à la tête de caoutchouc – 1901) il s’attaque au fantastique ou s’affairent magiciens rappelant ses scientifiques, diablotins et autres esprits frappeurs (Le locataire diabolique – 1909, le Château hanté – 1896, La sirène – 1906, Le diable noir – 1905).

Il aime le scénario ou les rebondissements ne sont pas prévisibles, néanmoins c’est toujours de manière « gentille » qu’ils surviennent… ainsi c’est dans un univers relevant quasiment des contes de fées qu’il évolue. Cet univers, lassant le public à partir de 1908, le mènera à sa perte.

Il ne laisse pas de place à l’intrus ce Méliès, les cadrages sont toujours propres et réfléchis, c’est bien la moindre des choses quand on fait de l’illusion. En effet cela demande un certain niveau de précision pour manier ce mélange de techniques (lanterne magique, photographie et cinématographie). Parmi ces cadrages nets on voit un univers à la grosse tête redondante, aux devantures explicites et à l’iconographie de la modernité flagrante. Des têtes sorties des contes de fées, des gages empreints d’une turbulence presque oppressante, les mécanismes et autres machineries tous les 3 plans, une théâtralisation des scènes (l’idée n’est donc pas du tout de reproduire une réalité) ainsi que des décors très picturaux : voilà un bien sec résumé de l’iconographie de Méliès mais néanmoins plutôt vrai. rajoutons de plus que très souvent c’est Méliès lui-même qui prend place d’acteur, cela rajoute à l’univers fou, comme intrinsèque au personnage.

David Wark Griffith : Entre drame et critique

Alors qu’aux alentours des années 1908, Georges Méliès arrive au tarissement de sa source d’inspiration, dans les studios de Montreuil se trouve également un autre personnage qui va décisivement marquer le cinéma des années 1900, il s’agit de l’américain  David Wark Griffith. Alors que l’univers de Méliès était turbulent, joyeusement stressant, plein de fantaisie et de rires, celui de Griffith est bien moins lumineux. Il use de plans bien plus prosaïques, de moins de trucages et d’ inspirations plus romantiques  relevant de l’effrayant Edgar A. Poe.

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Edgar Allan Poe, Le Corbeau, Traduction par Mallarmé, Léon Vanier, libraire-éditeur, 1889.

« Et le Corbeau, sans voleter, siège encore, — siège encore sur le buste pallide de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve, et la lumière de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre : et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera — jamais plus »

Ce sont des scénarios au regard prosaïque mais à la chute terrible, « L’Attaque du Grand Express » – 1903, Edgar Allan Poe (court métrage presque biographique), « Le Spéculateur en grain » – 1909
Dans « Le Spéculateur en grain », court métrage muet de 1909, on voit quasiment un regard social, critique des différences de classes et de l’autre côté, nous ne pouvons que déplorer le film « La Naissance d’une Nation » au sujet raciste et nationaliste, qui nous vante les mérites du  Ku Klux Klan (présenté comme le seul rempart capable de protéger la société). Malgré cela, David W. Griffith laissera une trace rigide et marquante sur les années 1900 dans le cinéma.

Le rêve ou la métamorphose :Emile Cohl

Pour finir sur une note plus poétique, le cinéma des années  1900 connait l’un des grands hommes du dessin animé, Emile Cohl. Aujourd’hui reconnu comme l’un des pères de l’animation, pionnier quasiment maniant diverses techniques, Emile Courtet, dit Cohl, fera son premier film, Fantasmagories en 1908 et celui-ci restera comme l’un des plus poétiques du genre. Il y chez lui un plaisir fou pour la métamorphose, goût, que l’on retrouve dans les caricatures qu’il fera pour les revues de presse.

Son premier héros sera Fantoche, né en 1908 dans les Fantasmagories, fait de traits extrêmement simples se mouvant de si de là sur la surface du film. C’est grâce à cette métamorphose que verrons le jour, ces films d’animation, ou règnent le rêve, la poésie, l’humour et une certaine candeur.

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Il alliera les techniques, notamment dans « Le retapeur de cervelles » de 1910, scénario où une jeune femme vient consulter pour son mari le dit retapeur, à l’aide d’un « Céphallographe » (simple cône de papier) nous observons ce qui se déroule dans son crâne. Il s’y passe bien des métamorphoses, le film se termine après que le retapeur ait extrait ce long fil blanc de la tête du patient, les amoureux s’embrassent, la fin est là. C’est dans l’ensemble de son œuvre du moins pour les années 1900, que l’on retrouve cette simplicité, gentille idée du bonheur et du rêve.

La critique de l’époque restait très enthousiaste, positive, voire prophétique, comme le dit Martin Barnier, professeur de l’Université Lyon 2.

C’est ainsi au travers de ces trois grands hommes, que vous venez d’avoir un léger aperçu du cinéma des années 1900. Ces quelques débuts se dévellopent donc entre la comédie drôlatique et turbulente de Méliès, le dramatique et pourtant critique D.W.Griffith et le poétique et rêveur Emile Cohl. N’hésitez pas à aller voir ces films qui sont pour la plupart en ligne sur YouTube. Nous continuerons notre périple dans les années 1910 et décades après décades, le Chat Moka s’appliquera à vous aider à avoir une base stable de culture cinématographique.

Bien à vous,

François MAILLET pour Chat Moka.

Coup de gueule du 1er de l’an

Alors que 2015 s’est achevé, année pénible au demeurant, 2016 arrive tranquillement et l’on ne peut alors qu’espérer des jours meilleurs. Loin de moi l’idée de venir faire une liste des bonnes résolutions si ce n’est vous promettre plus d’articles (et espérons que je tienne cet engagement !) mais plutôt pour pousser un cri qui me démange depuis quelque temps.

Beaucoup seront contre mon avis, d’autres voudront expliciter leurs choix mais je pense qu’il faut tenter d’imaginer, avant d’agir, l’histoire du futur. Il faut, je crois, essayer de se demander ce que l’on souhaite laisser derrière nous. Quand je parle d’histoire, ou d’histoires aussi bien que d’Histoire, je l’entends au sens le plus pluridirectionnel possible, le plus global et le plus large.

Commençons par un constat : face à la crise, l’immobilisme des consciences et le capitalisme vieillissant, bancal et pourtant bien vivace, les pouvoirs en place essayent de consolider (ce n’est que mon point de vue). Ils essayent de sauver, de réparer la machine qui ne fut celle que d’un siècle. Hors de tout constat politique, idéologique parlons un peu d’architecture. J’écrivais il y a quelques temps un article sur la politique culturelle de la ville de Poitiers, ville martyre– devrais-je dire suicidaire  – pour son patrimoine XXème siècle.

 

(deux magnifiques halles métalliques datant du début XXème et ayant été détruites depuis – Rue Magenta et Place Notre Dame) 

La question que j’aborde est surtout celle du pourquoi. Pourquoi s’acharne-t-on à détruire le patrimoine XXème, si tant est qu’il soit bien considéré comme partie intégrante du patrimoine ? Pourquoi ce doute persiste-t-il ? Pourquoi  au faux fuyant d’une envie d’évolution et de redynamisation économique (Hum hum) doit-on sacrifier les chefs d’œuvres non-reconnu du XXème ? Pourquoi le trouve-t-on laid et inutile, quasiment volontaire pour la démolition ?

Le problème n’est pas si complexe qu’il en a l’air, voyons donc la réponse comme une solution. Il vient tout d’abord du fait qu’il est contemporain et que le mot est bien souvent porteur en son sein d’une émotion péjorative. En effet on y voit un coté snob, difficile de compréhension, froid et austère voire élitiste. Le problème est tout d’abord celui des universités, qui ne parle que trop peu du XXème siècle, passons, cela est en voie de changer. Il vient secondement du fait qu’il y a un manque cruel de médiatisation sur ce patrimoine, de vulgarisation.

Avez-vous déjà essayé de discuter patrimoine XXème avec un néophyte, essayez et vous verrez que c’est la question du beau et du fonctionnel le nœud du problème. On ne comprend pas pourquoi des immeubles de rendement serait partie intégrante d’un patrimoine, on ne comprend pas et l’on n’aime pas l’esthétisme de ce siècle. Si vous avez de la chance on vous dira que le béton est dur à entretenir et un véritable désastre d’isolation, mais les murs des appartements haussmannien étaient-ils aussi rentable (car la question est aussi économique) ceux d’un château renaissance aussi ? J’en doute !

On ne parle pas assez d’architecture contemporaine, on ne vulgarise pas assez le sujet voilà tout ! C’est un véritable jargon jalonné de découvertes, de concepts et d’idées novatrices qui paraissent bien désuètes et complexes à qui n’a pas étudié la chose. On comprend l’architecture médiévale car elle nous a été vaguement inculquée par la société. Les gens (pardonnez ce début de phrase maladroit) n’ont pas été habitués à aimer, et avant cela, à comprendre l’architecture de leur temps. A défaut de comprendre notre temps on se tourne vers le passé ou alors on détruit ce patrimoine maudit pour tenter de voir dans un futur. Repensons aux halles 1900 détruites à Poitiers, au Théâtre que la mairie voudrait condamner à accueillir un centre commercial (nihilisme de la culture elle-même et du lieu d’origine —> Pétition par ici !), à l’ancien square de la République, etc… (Bien sur nous pouvons voir l’exemple du Bois et chiffons du Bd. Grand Cerf) et puis, puisqu’il  n’y a pas d’art plus politique que l’architecture, il faut souligner qu’une construction est toujours un acte politique. Construire des logements de luxe au lieu de faire un centre de culture ou une maison du peuple et des associations révèle bien des choses…

Que l’on ne se méprenne à penser que je suis passéiste, non, bien au contraire. Il faut à mon avis encourager l’architecture contemporaine, actuelle, mais pas au sacrifice d’un autre patrimoine. Faire vivre ou laisser mourir, c’est encore la question primordiale ! Je suis pour les réhabilitations, les  réappropriations, les remises en service, les contournements de fonction première mais surtout et avant tout pour la conservation du patrimoine plutôt que son annihilation comme nous avons pu le voir ces dernières années. Je ne suis pas pour les villes figées, les villes musées mais pour un respect de l’histoire, un art d’influence et d’enrichissement, de conservation des sources et de l’origine sera toujours plus riche qu’une architecture uniformisée faite de verre et de plastique…

On me le reprochera mais je vais terminer par une morale, si l’on ne connait pas l’histoire comment peut-on vouloir bâtir le futur ? Rappelons que l’art nouveau a été détruit jusque dans les années 1960 ou seulement, il a commencé à être sauvé par l’état. Dans quelques années, les historiens se tourneront vers les actes, les politiciens, les destructions et bâtirons demain avec peine, l’histoire d’aujourd’hui sur les fantômes détruits du patrimoine XXème siècle.

Bien à vous,

Chat MOKA !