Parlons ciné : Les années 1900

Nous allons dans ce début de l’année 2016, au fil des semaines et des articles, vous faire découvrir le cinéma. 1900,1910,1920… nous allons procéder par décade et ainsi vous éclairer au sein de la culture cinématographique qui peut paraître bien trouble à qui ne s’y est intéressé. Commençons sans plus attendre un petit article sur le Cinéma des années 1900. Qu’ainsi débutent les « Parlons ciné ».

Georges Méliès, l’illusionniste turbulent.

Alors que Les frères Lumière se prennent de passion pour la capture du réel et le cinéma « traditionnel », Méliès est un amoureux du trucage, de l’illusion. Jusqu’en 1908,  il rivalise de montages, trucages, bidouillages dans son atelier de Montreuil pour offrir au public un mélange d’humour et de turbulence. Il a chez lui quelque chose d’agaçant, de grinçant qui peut lasser. Si les néophytes surpassent le cap du film muet, ils trouveront alors bien des amusements dans l’œuvre de ce grand homme. En effet parmi les 1533 courts et moyens métrages on peut voir bien des fantaisies divertissantes.

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Image extraite du court métrage « 20 000 lieues sous les mers » Par Georges Méliès en 1907.

 

 

Ce qu’aime Méliès c’est encore ce côté indicible de l’illusion, l’incontrôlable puissance commune à la science, la création artistique ou encore au fantastique. N’oublions pas que bien des sciences, avant d’en être, étaient considérées comme relevant de la fumisterie voire de l’obscurantisme.

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Quand il ne pense pas aux sciences (Le Voyage dans la lune – 1903, 20 000 lieues sous les mers – 1907 ou l’homme à la tête de caoutchouc – 1901) il s’attaque au fantastique ou s’affairent magiciens rappelant ses scientifiques, diablotins et autres esprits frappeurs (Le locataire diabolique – 1909, le Château hanté – 1896, La sirène – 1906, Le diable noir – 1905).

Il aime le scénario ou les rebondissements ne sont pas prévisibles, néanmoins c’est toujours de manière « gentille » qu’ils surviennent… ainsi c’est dans un univers relevant quasiment des contes de fées qu’il évolue. Cet univers, lassant le public à partir de 1908, le mènera à sa perte.

Il ne laisse pas de place à l’intrus ce Méliès, les cadrages sont toujours propres et réfléchis, c’est bien la moindre des choses quand on fait de l’illusion. En effet cela demande un certain niveau de précision pour manier ce mélange de techniques (lanterne magique, photographie et cinématographie). Parmi ces cadrages nets on voit un univers à la grosse tête redondante, aux devantures explicites et à l’iconographie de la modernité flagrante. Des têtes sorties des contes de fées, des gages empreints d’une turbulence presque oppressante, les mécanismes et autres machineries tous les 3 plans, une théâtralisation des scènes (l’idée n’est donc pas du tout de reproduire une réalité) ainsi que des décors très picturaux : voilà un bien sec résumé de l’iconographie de Méliès mais néanmoins plutôt vrai. rajoutons de plus que très souvent c’est Méliès lui-même qui prend place d’acteur, cela rajoute à l’univers fou, comme intrinsèque au personnage.

David Wark Griffith : Entre drame et critique

Alors qu’aux alentours des années 1908, Georges Méliès arrive au tarissement de sa source d’inspiration, dans les studios de Montreuil se trouve également un autre personnage qui va décisivement marquer le cinéma des années 1900, il s’agit de l’américain  David Wark Griffith. Alors que l’univers de Méliès était turbulent, joyeusement stressant, plein de fantaisie et de rires, celui de Griffith est bien moins lumineux. Il use de plans bien plus prosaïques, de moins de trucages et d’ inspirations plus romantiques  relevant de l’effrayant Edgar A. Poe.

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Edgar Allan Poe, Le Corbeau, Traduction par Mallarmé, Léon Vanier, libraire-éditeur, 1889.

« Et le Corbeau, sans voleter, siège encore, — siège encore sur le buste pallide de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve, et la lumière de la lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre : et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera — jamais plus »

Ce sont des scénarios au regard prosaïque mais à la chute terrible, « L’Attaque du Grand Express » – 1903, Edgar Allan Poe (court métrage presque biographique), « Le Spéculateur en grain » – 1909
Dans « Le Spéculateur en grain », court métrage muet de 1909, on voit quasiment un regard social, critique des différences de classes et de l’autre côté, nous ne pouvons que déplorer le film « La Naissance d’une Nation » au sujet raciste et nationaliste, qui nous vante les mérites du  Ku Klux Klan (présenté comme le seul rempart capable de protéger la société). Malgré cela, David W. Griffith laissera une trace rigide et marquante sur les années 1900 dans le cinéma.

Le rêve ou la métamorphose :Emile Cohl

Pour finir sur une note plus poétique, le cinéma des années  1900 connait l’un des grands hommes du dessin animé, Emile Cohl. Aujourd’hui reconnu comme l’un des pères de l’animation, pionnier quasiment maniant diverses techniques, Emile Courtet, dit Cohl, fera son premier film, Fantasmagories en 1908 et celui-ci restera comme l’un des plus poétiques du genre. Il y chez lui un plaisir fou pour la métamorphose, goût, que l’on retrouve dans les caricatures qu’il fera pour les revues de presse.

Son premier héros sera Fantoche, né en 1908 dans les Fantasmagories, fait de traits extrêmement simples se mouvant de si de là sur la surface du film. C’est grâce à cette métamorphose que verrons le jour, ces films d’animation, ou règnent le rêve, la poésie, l’humour et une certaine candeur.

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Il alliera les techniques, notamment dans « Le retapeur de cervelles » de 1910, scénario où une jeune femme vient consulter pour son mari le dit retapeur, à l’aide d’un « Céphallographe » (simple cône de papier) nous observons ce qui se déroule dans son crâne. Il s’y passe bien des métamorphoses, le film se termine après que le retapeur ait extrait ce long fil blanc de la tête du patient, les amoureux s’embrassent, la fin est là. C’est dans l’ensemble de son œuvre du moins pour les années 1900, que l’on retrouve cette simplicité, gentille idée du bonheur et du rêve.

La critique de l’époque restait très enthousiaste, positive, voire prophétique, comme le dit Martin Barnier, professeur de l’Université Lyon 2.

C’est ainsi au travers de ces trois grands hommes, que vous venez d’avoir un léger aperçu du cinéma des années 1900. Ces quelques débuts se dévellopent donc entre la comédie drôlatique et turbulente de Méliès, le dramatique et pourtant critique D.W.Griffith et le poétique et rêveur Emile Cohl. N’hésitez pas à aller voir ces films qui sont pour la plupart en ligne sur YouTube. Nous continuerons notre périple dans les années 1910 et décades après décades, le Chat Moka s’appliquera à vous aider à avoir une base stable de culture cinématographique.

Bien à vous,

François MAILLET pour Chat Moka.

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Big Eyes, le nouveau chef-d’Oeuvre signé Tim Burton

affiche big eyes

Avis aux amateurs d’art, de cinéma, d’histoire de l’art, passionné des années 50 ou de Tim Burton…

Etant dans l’optique de l’impossibilité de concevoir un métrage de Tim Burton sans les incontournables Johnny Depp et Helena Bonham Carter, j’apprenais la sortie du film Big Eyes. Histoire basée sur la vie de Margaret Keane, artiste américaine des années 50. Tim Burton s’initie là à un autre univers. Le printemps du cinéma comme motivation, brisant mon scepticisme d’aller à la rencontre d’un métrage signé Burton sans n’avoir aucun des prérequis de ceux-ci.

Nous sommes plongés dans l’univers de l’Amérique des années 1950 : quartiers résidentiels, urbanisme rectiligne et dandys charmeurs. Le film débute par une fuite, celle d’une femme malheureuse. Elle part en direction de San Francisco avec ses valises et sa fille sur la banquette arrière, pour reconstruire une nouvelle vie. Mère, partie du foyer, peintre qui ne vend pas, elle travaille dans une fabrique de meuble, n’hésite pas à brader son talent pour rapporter l’argent dont elle a besoin pour vivre. S’en suivra la rencontre avec Walter Keane, sourire vendeur et peintre sans talent, manipulateur et businessman. C’est donc dans cette Amérique beaucoup moins sombre et bancale que dans nombre des créations comme Sweney Todd ou Alice au pays des merveilles, que nous sommes immergé. On nous fait découvrir l’histoire d’une femme malheureuse mais pleine de courage dans un ensemble proche des œuvres d’Edward Hopper et de Philippe Lorca diCorcia.

Il est interessant de voir comment les personnages féminins sont traités chez Tim burton, on voit donc des femmes virtuoses au caractère fort, une pale douceur, une froideur exacerbée parfois.  Repensons à la folie de la Reine de Cœur, la profondeur du personnage de Mrs Lovett ou encore la célibataire dépressive complètement tarée Julia Hoffman. On est certes avec Big Eyes dans un macrocosme plus doux, stable, idéal et bien plus clair, un réel virage dans la création de Tim Burton, cependant le personnage n’en est pas moins travaillé. En Bref, une mère déterminée, une femme forte qui sera détruite par un mari assoiffé et à l’ego surdimensionné. Une fin Hollywoodienne mais qui réserve la scène du procès qui fera rire, preuve à l’appui, les juristes parmi vous.

Big eyes

Chose exceptionnelle, Tim Burton malgré ce virage d’univers, ne perd en aucun cas son talent à nous déranger, à nous faire nous sentir de trop, à la limite du voyeurisme il joue moins dans l’ambiance et largement plus dans le caractère. Ce sont des personnalités réelles mais originales qui auront sans doute poussé Tim Burton à s’essayer à l’historicité, au personnage vrai. L’imagination de coté, il ma personnellement touché. Margaret Keane, artiste qui perd son être, son âme et ses raisons de vivre. Elle se bat pour ce (et ceux) qu’elle aime, prisonnière d’un secret dont seul le caniche de la famille est le confident. On en arrive à en haïr certain et en aimer d’autres puis, après une heure et quart de film il relâche la pression à la fin du métrage, moment magique. Une réelle pirouette, un exploit dans l’idée puisqu’il joue les skieurs hors-pistes. Tim Burton nous montre ici  qu’il sait se débarrasser des carcans qui sont les siens, et que même dans ces expériences là il reste maitre dans l’art du ressenti.

Amy Adams dans le rôle principal sait transmettre avec légèreté la douleur lancinante de l’artiste. Christoph Waltz incarnant Walter Keane vous donnera des frissons par la schizophrénie de sa personnalité.

A voir absolument, aucune excuse ne saura être de taille.

François MAILLET, Co-Chat Moka